Planète Cinéphile

Cette semaine

@ L'AFFICHE, "3 COEURS"

@ L'AFFICHE, "3 COEURS"

L'appétit vient en mangeant ... Ce mois de Septembre s'annonce pour tous les goûts et ce ne sont certainement pas les cinéphiles et sériphiles qui nous contrediront ! De l'arrivée de Netflix dans nos contrées au renforcement de la programmation des offres CanalPlay et Séries-Flix sur le marché de la VOD (VàD), en passant par la diffusion en avant-première sur le site d'Arte de "P'tit Quinquin", notre fringuale pour la vidéo numérique risque de vite être rassasiée. Mais n'ayons pas les yeux plus gros que le ventre et réservons-nous (un peu) pour les sorties ciné dont le calendrier s'annonce des plus alléchants (au moins) jusqu'à la fin de cette année. Un cinéma au beau fixe encore cette semaine, avec de nombreuses sorties fortes intéressantes, dans des genres très différents : "Sin City, J'Ai Tué Pour Elle" de Robert Rodriguez & Frank Miller, "Mange Tes Morts - Tu Ne Diras Point" de Jean-Charles Hue, "Si Je Reste" de R.J. Cutler, "Bon Rétablissement" de Jean Becker, "Pride" de Matthew Warchus, "Un Homme Très Recherché" d'Anton Corbijn, le doc' "Deepsea Challenge 3D" de John Bruno & Ray Quint, la ressortie du "Secret Derrière La Porte" de Fritz Lang ainsi que "3 Coeurs", sélectionné en compétition lors de la dernière Mostra dont nous vous proposons l'interview de son metteur en scène, Benoît Jacquot.

 

D’où est né le scénario de "3 Cœurs" ?

Benoît Jacquot: "Comme toujours, lorsque j’écris un scénario original, d’un assemblage d’envies : après un certain nombre de films en costumes, il était important pour moi de réaliser un film contemporain, un film qui se passe ici et maintenant. Et, après avoir centré copieusement tous mes derniers longs-métrages sur des personnages féminins, j’avais besoin de m’occuper d’un personnage masculin - ne serait-ce que pour vérifier si j’étais capable de le faire. Mon cinéma est plutôt lié à des figures féminines. Je souhaitais m’éprouver sur ce terrain."

 

Cela ne vous était pas arrivé depuis "Sade" ...

B.J.: "Oui, mais Daniel Auteuil s’est vite aperçu que je m’intéressais au moins autant au personnage que jouait Isild Le Besco. Il en a pris son parti, un bon parti : ça l’intéressait encore davantage."

 

Il y a dans "3 Cœurs" des mouvements extrêmement rapides, presque violents, et d’autres, au contraire, très paisibles, comme ce passage durant lequel le personnage de Marc se sent soudain heureux dans son ménage, oubliant presque l’autre femme qu’il a dans le cœur ...

B.J.: "Il était nécessaire d’installer cette histoire, qui met en jeu des moments littéralement extra- ordinaires (les rencontres amoureuses sont les seules qui méritent ce terme), dans un environnement qui soit le plus ordinaire, le plus normé possible. A propos de ce passage, j’insiste en voix off sur ce nouveau bonheur vécu par Marc à ce moment de son existence : il a choisi de mener une vie normale, mais sans renoncement. Sauf que quelque chose est là tapi en lui, qui a le visage de Sylvie et qui attend son heure."

 

Laquelle ne cesse d’apparaître et de disparaître avec une entièreté et une fugitivité inouïes ...

B.J.: "Charlotte Gainsbourg est comme ça : elle s’échappe. Elle occupe le temps et l’espace de manière très singulière mais on sent qu’elle pourrait disparaître à l’instant. Sa présence tient de l’ordre de l’apparition, elle a quelque chose de fort et d’évanescent. Un vrai charme au sens fort du mot."

 

Vous avez toujours éprouvé une passion pour les grands mélodrames américains ...

B.J.: "Passion intacte. En écrivant le scénario du film, j’ai beaucoup pensé à « Back Street », de John Stahl, aux deux « Elle et lui », de Leo McCarey, et aux films de Douglas Sirk. Mais l’opéra a réveillé en moi ce qui m’interpellait quand je les regardais."

 

On peut voir "3 Cœurs" comme un mélodrame, on peut aussi le qualifier de thriller sentimental ...

B.J.: "Absolument. Un film n’est fort et réussi à mes yeux que si, précisément, le genre est oublié. A aucun moment, en tournant « 3 Cœurs », je ne me suis dit : « Faisons mélo ». Je n’aurais pas pu, cela aurait été l’indice que quelque chose n’allait pas. Certes, le film décrit une situation mélodramatique, mais à ma façon."

 

Vous attaquer à un personnage central masculin faisait donc partie d’un nouveau protocole ?

B.J.: "Comment filmer un homme lorsqu’on a la réputation de filmer des femmes et, au-delà, de passer sa vie avec les actrices qu’on filme ? Mon cinéma pouvait-il s’accommoder de la présence d’un acteur ? J’étais effectivement curieux de voir si cela marcherait et comment cela marcherait."

 

Avez-vous tout de suite pensé à Benoit Poelvoorde pour le rôle de Marc ?

B.J.: "Pas immédiatement. Ma première idée est allée vers un ami acteur mais lui et moi nous sommes vite aperçus que cette proximité risquait de nous gêner : nous avions déjà tourné deux films ensemble, j’avais l’impression – peut-être fausse - de savoir par avance ce qu’il ferait. Quelqu’un que je ne connaissais pas m’offrait la liberté de découvrir d’autres émotions. Or, découvrir des choses au cinéma, c’est les inventer."

 

Dans "3 Cœurs", vous retrouvez Catherine Deneuve avec laquelle vous aviez tourné "Princesse Marie", en 2003, sur les relations de Marie Bonaparte avec Freud.

B.J.: "Je connaissais Catherine bien avant ce tournage mais la belle expérience que nous avons vécue ensemble à l’étranger durant les trois mois qu’il a duré supposait que nous retravaillions ensemble. Restait à trouver un rôle, et j’avoue que sans Edouard Weil, le producteur du film, je n’aurais sans doute pas osé lui proposer ce personnage qui n’est pas, a priori, central. Catherine a tout de suite accepté.

Sur le plateau, elle n’était pas seulement la mère qui accueille ses deux filles, et ce type, Marc, chez elle ; elle n’était pas seulement l’actrice filmée avec ses partenaires : pour l’équipe, pour moi, elle est vraiment devenue la maîtresse des lieux, elle participait avec l’accessoiriste à l’élaboration des menus, la cuisson des plats – il y a d’assez nombreuses scènes de repas dans le film. Elle a trouvé dans cette occupation d’hôtesse une liberté de jeu et de composition extrêmement subtile qui donne une importance décisive à son rôle. Il y a dans « 3 Cœurs » des regards d’elle, des façons d’être là, d’intervenir, des tons et des vitesses qui sont déterminants et qui aident les autres à jouer. Charlotte, Chiara et Benoit étaient très impressionnés par Catherine ..."

 

Dans la mesure où chacun des quatre interprètes du film a un passé cinématographique, les scènes de repas ont une résonance très particulière.

B.J.: "C’est une tradition dans le cinéma français, quand les scènes de repas sont bien, elles sont vraiment bien. Les repas chez Sautet, pour ne citer que lui, c’est vraiment épatant. Lorsqu’on les tourne, c’est un peu comme si l’on faisait de l’archivage sur les acteurs en train de jouer et sur l’époque où la scène se passe : comment on mange, comment on est ensemble... Quant au fait que les comédiens du film soient porteurs d’un passé de cinéma, je chargerais plutôt leurs personnages de me le faire oublier. Mais la dimension romanesque est là, indéniablement. Combien d’actrices françaises ont la carrière de Catherine Deneuve ? Je n’en vois que trois, Jeanne Moreau, Isabelle Huppert et elle. Toutes les trois sont des cinémathèques à roulettes ! Chaque film avec ce genre de comédiennes est le gage d’un rendez-vous à renouveler. C’est presque un impératif."

 

Comme souvent dans vos films, la nature, les jardins, la forêt tiennent une place particulière.

B.J.: "De la même façon qu’il est très important pour moi que les personnages trouvent leurs interprètes, j’aime que les scènes trouvent leurs lieux."

 

Courtesy of Wild Bunch Distribution

 

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