Planète Cinéphile

Cette semaine

@ L'AFFICHE, "ELLE L'ADORE"

@ L'AFFICHE, "ELLE L'ADORE"

Nouvelle adaptation évènement de cette année, le second biopic consacré au célèbre couturier Yves Saint Laurent sort dans les salles aujourd'hui. Petit rappel, nous avions découvert ce nouveau projet cinématographique de Bertrand Bonello lors de la dernière édition du Festival de Cannes. Cette semaine nous apprenons que le film distribué par EuropaCorp représentera la France à la prochaine course aux Oscars (tandis que "Mommy" qui a été récompensé à Cannes représentera le Canada), ce qui veut implicitement dire que "Saint Laurent" sera le chouchou multi-nominé du 40e anniversaire des César - en remportera-t-il ? Réponse le 20 Février 2015 et le 22 Février pour les Oscars. D'ici là, retrouvez cette semaine dans les salles obscures : "Get On Up" de Tate Taylor, "Léviathan" de Andrei Zviaguintsev, "I Origins" de Mike Cahill, "Brèves De Comptoir" de Jean-Michel Ribes, "Un Éte À Quchi" de Tso Chi Chang, "Avant D'Aller Dormir" de Rowan Joffre, "L'Incroyable Histoire De Winter Le Dauphin 2" de Charles Martin Smith, les ressorties en copies restaurées de "Rosemary's Baby" de Roman Polanski & "Le Jour Se Lève" de Marcel Carné, sans oublier la comédie "Elle L'Adore". Interview de sa scénariste et réalisatrice, Jeanne Henry.

 

Vous souvenez-vous de la manière dont vous avez eu l’idée de ce film ?

Jeanne Henry: "J’avais écrit un livre, « 80 étés » paru chez Gallimard, au sujet très personnel, intime à partir de souvenirs ou d’impressions. J’ai voulu savoir si j’étais capable ensuite de rédiger une véritable histoire avec des personnages, des situations qui ne tournent pas uniquement autour de mon univers proche. Avec un ami, Sébastien Knafo, nous avons commencé à mettre sur papier une liste des éléments que nous souhaiterions voir figurer dans un récit. Sont ainsi sorties de notre imagination les idées d’un duo de personnages principaux, de la mythomanie ou de la complication des événements... En relisant tout cela, j’ai pensé à réunir un chanteur et une fan avec un cadavre encombrant dont il faut se débarrasser ! J’ai revu mon ami, lui ai parlé de ce point de départ mais lui pensait à en faire une comédie, un road-movie. Moi pas du tout ! J’ai donc continué seule avec l’idée d’un vrai polar, basé sur une enquête policière, étant moi-même très férue depuis mon enfance de ce genre de romans ou de films ..."

 

Cette histoire doit incroyablement vous toucher pour l’avoir portée durant presque une dizaine d’années …

J.H.: "Oui, d’autant qu’avant de réussir à tourner le film, j’ai fait d’autres choses au théâtre ou au cinéma en tant qu’actrice et metteur en scène, mais l’histoire de ELLE L’ADORE devait finalement me ramener à des sensations très personnelles pour continuer à m’intéresser. On sait que dans un premier film, on met beaucoup de soi-même et j’ai vraiment l’impression d’avoir réalisé mon film de petite fille. Il me tarde de faire mon premier long métrage de femme !"

 

Quand vous dîtes «petite fille», ce thème du chanteur et d’une de ses fans renvoie, on l’imagine, à ce que votre père Julien Clerc a pu vivre au cours de sa carrière …

J.H.: "Bien entendu. Les fans, je les ai côtoyés au fil des années. Ce sont souvent des femmes d’ailleurs, respectueuses de l’artiste qu’elles admirent. Elles sont rarement dans l’hystérie. Quand elles vont au concert, c’est avec l’idée de plaisir, de fête joyeuse, souvent en bande. J’ai aussi rencontré des fans qui ressemblent à Muriel, elles sont moins nombreuses, plus solitaires. Elles, ce sont de véritables collectionneuses, des archivistes qui remplissent leur vie de leur passion. On dit souvent que ces personnes vivent leur vie par procuration, à travers la relation qu’elles se sont créée avec un artiste mais ça ne me semble pas tout à fait juste. À leur manière, leur condition de fan leur fait concrètement vivre quelque chose d’extraordinaire ... En cherchant le disque rare qui n’a été édité qu’au Japon par exemple ... Il y a quelque chose de ludique dans tout cela, de singulier aussi. Muriel, tout en étant dans une sorte de « dinguerie » a une vraie vie de mère, un travail, des amis. Le film va juste lui permettre de faire un peu de place et de se remettre au centre de sa vie."

 

Tout en inventant constamment des histoires pour ses proches !

J.H.: "C’est aussi ce qui m’intéressait dans ce personnage. Les fans et les chanteurs sont des figures, ils charrient beaucoup de clichés. Moi qui ai vécu à une place privilégiée pour observer tout cela, j’ai vite su que mon histoire serait basée sur la banalité des gens connus et sur l’originalité des gens banals ... Muriel a en effet un vrai univers : ce n’est pas de la folie au sens clinique, (ça ne m’aurait pas du tout intéressé d’ailleurs), elle n’est pas hystérique, pas dangereuse pour Vincent. Elle a juste cette petite fêlure, cette peur du vide, que je voulais explorer …"

 

Une petite fêlure qui va tout de même avec le temps se transformer en menace …

J.H.: "Oui, parce qu’elle va aussi enchaîner les bêtises ! Ça faisait aussi partie de ma liste de départ : l’idée d’un «boulet», désigné comme tel, mais qui n’en serait pas un ! Pour moi, c’était Muriel et je l’envisageais comme une véritable héroïne, comme celle qui sauverait tout le monde. Elle trouve un peu de lumière pendant que Vincent Lacroix se recroqueville dans sa propre ombre ..."

 

Venons-en à vos acteurs, à commencer par Laurent Lafitte dans le rôle de Vincent Lacroix.

J.H.: "Le chemin pour trouver «le» chanteur a été un peu long... Au départ, les deux personnages principaux étaient plus âgés. Quand j’ai décidé de les rajeunir, Laurent est devenu évident. Nous ne nous connaissions pas du tout. Je l’avais vu au cinéma, je l’écoutais de temps en temps à la radio ... Comme tout le monde, je l’ai vu se déployer en quelques années et dévoiler de multiples facettes. Quand j’ai vu LES BEAUX JOURS de Marion Vernoux, j’ai su que ce serait lui ! Laurent pouvait incarner un artiste de quarante ans, ayant commencé et connu le succès très jeune. Laurent est crédible en musicien, derrière un piano, un micro : il a fait du chant, de la danse, de la comédie musicale, c’est un mec de scène. C’est un acteur complet, tout terrain, qui est à la fois très drôle et très intense dans le drame ... Je voulais aussi quelqu’un de beau car je crois que cette dimension existe dans la réalité : on ne met pas la photo d’un chanteur sur son mur s’il n’y a pas l’idée de contemplation, de désir. Il a été parfait dans les moments de doute, d’inquiétude : son visage très expressif, la voix qui trébuche imperceptiblement ... Il a très justement incarné les tourments et la nervosité du personnage qui passe tout le film à tenter de contenir le chaos de son intériorité. On s’est beaucoup amusé lors des séances photos pour figurer les différentes époques de la carrière de Vincent Lacroix. Je crois qu’il aimait son personnage et le comprenait sans le juger, ce qui n’est pas si évident car c’est celui que l’on charge dans le récit, alors que Muriel est plutôt celle qui suscite la sympathie ..."

 

Votre Muriel justement, c’est Sandrine Kiberlain ...

J.H.: "Une fois le personnage rajeuni, j’ai pensé très rapidement à elle et j’ai eu la chance qu’elle accepte ! C’était il y a presque trois ans et Sandrine a porté ce projet avec moi de façon déterminante. Lors d’un de ses premiers coups de fil, elle m’a dit : «Je n’ai jamais fait ça, alors ça m’intéresse». Très honnêtement, je la considère comme une des plus grandes actrices du monde ! Je savais qu’elle serait à mes côtés pour débarrasser le personnage de tous ces clichés qui encombrent la représentation du fan. Il ne fallait pas que Muriel soit pathétique ou folle furieuse, ce n’est pas MISERY ! Je voulais quelqu’un de digne, de normal, d’élégant : Sandrine était parfaite ! C’est une comédienne solaire et lunaire à la fois, qui s’allume et s’éteint très facilement, sans artifices de maquillage ou de costume ... Je savais qu’elle incarnerait à merveille cette femme à la fois commune et originale, pétrie d’innocence et d’intelligence. J’ai grâce à elle pu travailler à loisir sur cette fameuse dinguerie du personnage ! Il faut ajouter que Sandrine adore les chansons, les concerts, danser. Elle collait parfaitement à cette idée du fan que j’aime : des gens qui partagent un moment joyeux avec leur artiste préféré, loin de l’hystérie douloureuse souvent représentée. Ça a été un grand bonheur de travailler avec eux !"

 

Au final, la sortie du film approchant, est-ce qu’il ressemble à l’idée que vous vous en faisiez il y a une dizaine d’années ?

J.H.: "Oui, vraiment ... C’est dû aussi à une vraie chance : trois producteurs, des acteurs et une équipe, que des cadors, qui voulaient tous faire le même film que moi ! Sont venues se greffer là-dessus des choses auxquelles je n’avais pas pensé, comme le fait que Laurent ressemble à ce point à mon père par exemple ... Une part d’inconscient a forcément joué dans le processus. Concernant les défis importants et délicats du film : la crédibilité des personnages, leurs vies, le couple de policiers, leur enquête contrariée ... J’ai l’impression que le film a relevé ces défis et j’en suis très soulagée et heureuse ... En réalisant, j’ai aujourd’hui la sensation d’avoir trouvé mon métier, l’endroit où je peux mettre en pratique toutes mes petites compétences ! Le fait d’avoir été actrice moi-même et surtout d’avoir étudié le jeu durant sept ans me permet aujourd’hui d’aborder le travail avec les acteurs de manière précise, fluide, détendue. Je me sens bien derrière une caméra ..."

 

Courtesy of Les Productions Du Trésor & StudioCanal

 

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