Planète Cinéphile

Cette semaine

@ L'AFFICHE, "HORNS"

@ L'AFFICHE, "HORNS"

Petit bilan - Un mois pile après cette Rentrée 2014, êtes-vous à jour ? Arrivez-vous à suivre au niveau des sorties cinématographiques ? Qu'avez-vous aimez voir ou au contraire détester ? On vous avait pourtant prévenu, la qualité et la quantité sont au rendez-vous et cette nouvelle semaine ne déroge pas à la règle ! Ce mercredi sort en salle le très attendu "Equalizer" de Antoine Fuqua, mais également l'un des drames les plus poignants du dernier Festival de Cannes, l'excellent "Still The Water" de Naomi Kawase. À découvrir également, le très bon "The Tribe" de Myroslav Slaboshpytskiy, "Tu Veux Ou Tu Veux Pas" de Tonie Marshall, "Dracula Untold" de Gary Shore, "Bodybuilder" de Roschdy Zem, "Les Âmes Noires" de Francesco Munzi, les documentaires "Casse" de Nadège Trebal & "Le Temps De Quelques Jours" de Nicolas Gayraud, sans oublier "Horns", le nouveau Alexandre Aja. "Planète Cinéphile" vous offre les notes de production exclusives du réalisateur.

 

POINT DE DÉPART

Cela fait dix ans que je fais des films d’horreur, et j’avais le sentiment que ce genre n’avait plus aucun secret pour moi. J’en connaissais trop les ficelles. J’aspirais à me réinventer, et il m’a donc semblé naturel de revenir aux sources mêmes du genre : le roman gothique. Avec son roman culte, Cornes, Joe Hill a fait souffler sur cet univers une vague de fraîcheur. Le mélange de ton de cette allégorie de l’Amérique moderne m’a frappé par sa nouveauté. J’ai été ému par l’histoire d’amour, séduit par la satire et amusé par ce portrait absurde et un brin morbide de la nature humaine. Joe Hill a joué de l’humour noir pour écrire une histoire d’horreur d’un genre différent, en s’appuyant sur l’idée du double, sur le surnaturel et la transgression des tabous. Sa fable gothique interroge la définition que donne notre société de la normalité, et remet en question nos addictions et nos contradictions. Mais ce qui m’a attiré le plus dans le roman, c’est sa manière de puiser dans une mythologie universelle sous un angle très rock’n roll et totalement dans l’esprit de la culture populaire. Il ne s’agit pas d’une parabole sur la lutte entre le Bien et le Mal, mais d’un thriller surnaturel doublé d’une quête romantique.

 

Lorsque Cathy Schulman, de chez Mandalay, a fait appel à moi pour réaliser le film, je me suis plongé dans la lecture du livre, que j’ai étudié en détail avec le scénariste Keith Bunin ; nous avons développé le scénario en restant les plus fidèles possible au roman. Nous avons intégré au script énormément d’éléments provenant de ce livre très complexe, des motifs, des symboles, afin d’enrichir le film au maximum. Je voulais que l’on retrouve le sous-texte biblique, et conserver intact le mélange de tons entre humour noir, romance et horreur. L’histoire se déroule sur plus d’une décennie, et évolue entre les souvenirs d’enfance d’Ig et l’époque actuelle, et il était important pour moi d’évoquer ces années d’adolescence grunge qui parleraient à la génération « STAND BY ME », et de rendre hommage à l’une de mes plus grandes sources d’inspiration : Stephen King. Puisque le roman de Joe Hill compte des fans dans le monde entier et qu’il est devenu un phénomène planétaire, il était de mon devoir de respecter tout ce qui en fait l’originalité, tout ce qui a plu aux innombrables lecteurs.

 

À mes yeux, l’ingrédient le plus important du livre reste toutefois l’image du diable en tant qu’ange déchu. On retrouve cette métaphore chez le personnage d’Ig : il vivait avec Merrin dans une sorte de jardin d’Eden, un monde parfait, paradisiaque, jusqu’à ce qu’elle soit assassinée. Après quoi, Ig se réveille avec des cornes qui lui sortent du crâne. Il découvre que ces cornes ont le pouvoir de faire avouer aux gens leurs plus sombres secrets, et il va utiliser ces aveux et les tentations exprimées pour rassembler les pièces du puzzle du meurtre de la jeune femme. L’amour est ce qui motive sa quête de rédemption, mais il lui faut une touche diabolique pour découvrir la vérité. Pour se laver de tout soupçon, Ig va littéralement se transformer en démon et utiliser les confessions pour résoudre l’énigme ; il va ainsi plonger, à travers tous ceux qui l’entourent, dans les plus noirs péchés de l’âme humaine. J’ai vu cette histoire comme une version en négatif de LA VIE EST BELLE de Frank Capra, une ode à TWIN PEAKS de David Lynch avec une touche de l’humour et du ton de FIGHT CLUB.

 

LES ACTEURS

Lorsque nous avons entamé le casting, j’ai cherché pour le rôle d’Ig un acteur capable d’incarner la dimension à la fois sombre et romantique de l’ange déchu. En d’autres termes, un comédien naturel et plein de charme même avec une paire de cornes sur la tête. Le design des cornes a en quelque sorte précédé la recherche des acteurs. Nous avons étudié la représentation du diable dans les gravures de Gustave Doré illustrant l’Enfer de Dante, l’évocation de Lucifer dans Le Paradis perdu de John Milton, les tableaux de Jean-Léon Gérôme et ceux de Goya au XIXe siècle. Je voulais que les cornes aient une apparence naturelle, organique, qu’elles évoquent un satyre ou un bélier. Ig devait plaire aux hommes comme aux femmes pour susciter la compassion chez chacun. Toutes ces réflexions m’ont naturellement conduit vers Daniel Radcliffe, qui se trouvait en plus être un admirateur du livre. Le personnage d’Ig est un rôle symbolique présentant une palette émotionnelle très étendue, qui donne l’occasion à Daniel de mettre en valeur une facette de son talent que l’on avait rarement vue jusqu’ici.

 

Ig apparaît d’abord comme un anti-héros à l’âme sensible, un homme détruit, diffamé et rejeté par la société. Grâce aux flashbacks, on le découvre plus jeune, à travers une histoire de passage à l’âge adulte qui a façonné l’homme qu’il est à présent. Ig doit dépasser son innocence pour incarner la dualité du péché et de la tentation chez un être qui aspire aussi à la bonté. Le rôle d’Ig se transforme alors en une vision sombre et rafraîchissante du mythe du démon tandis qu’il se montre à la fois manipulateur et charmeur d’une manière troublante, dérangeante. Continuellement hanté par la perte de l’être aimé, Ig s’efforce désespérément de concilier sa soif de normalité et son désir compulsif de tenter les gens qui l’entourent. Les situations les plus ordinaires deviennent pour lui un tourment tandis qu’il découvre la douloureuse vérité sur ce que pensent ses proches, sur leurs désirs et leurs frustrations. C’est une lutte continuelle entre le Bien et le Mal, un tour de montagnes russes qui défie toutes les attentes d’une manière aussi sardonique que déchirante.

 

Pour le personnage de Merrin, nous avons cherché une actrice pouvant incarner l’archétype d’Ève. Merrin représente la première femme, le mythe féminin dans toute sa bonté innée, sa pureté, sa lumière, contrastant avec un monde sombre et macabre. Mais si elle paraît délicate, si son esprit, son souvenir motive la quête d’Ig qui veut venger sa mort, on découvre aussi derrière cette apparence un altruisme, une carapace cachée qui a pour but de protéger Ig de la douleur qu’elle- même a éprouvée après la mort de sa mère. Juno Temple possède cette dualité de la beauté et de la force. Jouer Merrin lui a donné la chance d’interpréter un rôle principal d’ingénue sensuelle contrebalancé par un réalisme très moderne. Juno assoit les bases du film en incarnant la muse d’Ig, et elle pousse le jeune homme à se dépasser en l’amenant à se battre pour son premier amour.

 

L’IMAGE ET LES DÉCORS

Le cadre dans lequel se déroule l’histoire est presque un personnage en lui- même. Il était important pour moi de trouver les lieux parfaits pour figurer notre épaisse forêt et notre jardin d’Éden métaphorique. Vancouver avait un côté grunge qui me semblait s’accorder avec les références du roman. Je voulais éviter les forêts vues et revues dans toutes les franchises de films pour ados : nous recherchions quelque chose d’unique. Nous avons passé plusieurs semaines de repérages dans les montagnes, les parcs et des fjords glacés pour découvrir l’endroit où installer notre cabane dans les arbres. Nous avons trouvé une zone très densément boisée, avec une mousse incroyable qui recouvrait les chemins, pendait des arbres et avait poussé là naturellement et tout envahi. On aurait dit un décor tellement c’était parfait ! Allan Cameron, notre chef décorateur, et moi avons été immédiatement conquis, et cet endroit est devenu l’emplacement de la cabane et l’élément visuel le plus frappant dans le film, celui auquel l’histoire revient sans cesse. C’est là que Merrin et Ig font l’amour pour la première fois quand ils sont ados, là qu’ils trouvent un refuge loin du monde, et là que Merrin est assassinée. Juste au début du tournage, il y a eu un changement de saison et on est passé de l’été à l’automne, ce qui convenait à merveille au récit. Le passé idyllique de l’enfance était vert et débordant de vie, alors que le présent était terne, avec des feuilles qui perdaient leurs couleurs et commençaient à tomber.

 

Les photos du photographe américain Gregory Crewdson ont été une grande source d’inspiration parce qu’il a le don de faire ressortir le surnaturel dans l’ordinaire. J’ai eu envie de recréer cette façade d’une nature sublime et paisible dans l’Amérique rurale, juxtaposée à une scène de meurtre et de désastre. Nous avons trouvé le cadre idéal dans une ville ouvrière de bûcherons nichée au cœur des montagnes, qui apportait le côté brut que je cherchais. Ce choix s’est aussi révélé un hommage indirect à TWIN PEAKS de David Lynch que j’adore et chez qui je trouve beaucoup de parallèles avec notre histoire. En dépit de la réalité abrupte que dépeint HORNS, je voulais faire écho à l’hyperréalisme stylisé que j’admire chez Gregory Crewdson. Pour obtenir un style visuel qui s’en rapproche, nous avons fait appel à Frederick Elmes. Il a été le directeur de la photo de BLUE VELVET et de SAILOR & LULA, il avait donc de solides influences « lynchiennes », et il nous a aidés à trouver un langage visuel inédit pour souligner les aspects surréalistes de notre histoire.

 

LA MUSIQUE

Un autre personnage, peut-être même plus important encore que l’imagerie visuelle, est la musique, et les sons du film. La musique s’accorde au roman et renforce l’histoire, car la mythologie démoniaque est très présente dans l’histoire du rock. Ce n’est pas une coïncidence si Ig appartient à une famille de musiciens, et si Terry est un trompettiste. En fait, le nom même de la ville, Gideon, est celui d’un personnage biblique qui sonne de la trompette (Gédéon). Ig est un DJ, un vilain petit canard, un exclu parce qu’il ne sait jouer d’aucun instrument, il ne peut que réinterpréter, remixer – et nous reconnecter à un passé meilleur. Le monde de la musique indépendante a récupéré et assimilé la musique mainstream, et il a fallu se tourner vers les classiques du genre, qui sont intemporels à jamais. Et qui mieux que David Bowie, Marilyn Manson ou les Pixies peut accentuer le romantisme littéraire et incarner l’attitude de défi de l’ange déchu ? Notre histoire évoluant entre l’angoisse existentielle de l’adolescence et l’âge adulte, j’ai voulu me rapprocher de l’esthétique grunge des adolescents et de ma génération. Kurt Cobain et Nirvana ont beaucoup influencé HORNS, non seulement par leur musique mais aussi par leur style vestimentaire. Cobain symbolisait une certaine image gothique du désespoir, de l’addiction et de l’autodestruction, que représentent aussi plusieurs des personnages du film. Les costumes de Terry s’inspirent beaucoup du style grunge de Cobain, il joue même une chanson de Daniel Johnston sur sa trompette – c’est Cobain qui a fait connaître ce musicien. Exactement comme l’histoire du rock a été marquée par le désir de mort du musicien, le personnage d’Ig s’engage dans une voie dangereusement destructrice en quête de justice et de vérité, et au final, il se sacrifiera au nom de l’amour. Littéralement et métaphoriquement, « il vaut mieux brûler franchement que s’éteindre à petit feu »1*.

 

La musique possède sa propre voix dans le film, pour les morceaux préexistants comme pour la musique originale. Je voulais que l’on retrouve dans la musique du film cette dualité présente dans l’univers visuel, ce sentiment de réalisme âpre avec un côté un peu magique. La musique source puise dans le rock, elle est acérée, cinglante, et la musique originale est un magnifique croisement entre Angelo Badalamenti et Philip Glass. Mon compositeur, Rob, est un véritable génie musical. Il a écrit une musique à la fois grandiose, envoûtante, lyrique, nostalgique, et classique. Il nous transporte réellement et nous fait « rêver de lieux où les amants ont des ailes »2*.

 

Alexandre Aja, Septembre 2013

 

1* Extrait de la chanson de Neil Young « Hey Hey, My My », associé à la mort de Kurt Cobain car celui- ci l’a repris dans la lettre expliquant son suicide.

2* Extrait des paroles de la chanson de Sunset Rubdown « Shut Up I Am Dreaming of Places where Lovers have Wings »

 

Courtesy of Metropolitan FilmExport (Textes: Pascale & Gilles Legardinier)

 

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