Planète Cinéphile

Cette semaine

CLUB DES TREIZES : LE RAPPORT

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Production, distribution, exploitation: à toutes les étapes, la diversité cinématographique serait-elle menacée? Un rapport inquiétant rédigé par un groupe de treize personnalités (dont Pascale Ferran, Jacques Audiard et Claude Miller) met les pieds dans le plat parfois nauséabond de l’économie du cinéma français.

Nous avons pu lire en intégralité ce document confidentiel, dont les auteurs ont dévoilé les principaux enjeux jeudi lors d’une conférence de presse. 

Retour en arrière. Février 2007: Pascale Ferran reçoit une pelletée de Césars pour son "Lady Chatterley", film plébiscité par la critique, le public et salué, lors de la cérémonie annuelle, par les professionnels. Dans la salle, on applaudit à tout rompre, y compris du côté des responsables des chaînes de télévision, pourtant peu enclins (euphémisme) à financer des films qui, comme celui de Ferran, ne respectent en rien les conformismes cathodiques…

Sur scène, la réalisatrice tire vigoureusement la sonnette d’alarme. Elle déplore notamment que les "films du milieu" -en gros ceux qui conjuguent exigence esthétique et vocation populaire (aux antipodes des produits formatés et de l’élitisme abscons)- soient aujourd’hui de plus en plus difficiles à produire. Et de s’interroger à haute voix sur la possibilité pour les descendants de Truffaut, Demy ou Resnais de donner naissance à leurs projets…

On s’en doutait: les déclarations de Pascale Ferran ne resteraient pas sans suite. Un an plus tard, à l’initiative d’un groupe de travail baptisé le Club des 13 (composé de cinéastes, scénaristes, distributeurs et exploitants, voir liste ci-dessous), un volumineux rapport de 190 pages, rédigé sans complaisance ni parti-pris, dresse un tableau quasi-exhaustif des difficultés rencontrées par les forces vives du cinéma hexagonal.

Alarmant? Assurément. Défaitiste? Certainement pas. La preuve: le Club des 13 propose des solutions concrètes pour que notre système de financement (longtemps considéré comme un modèle) puisse survivre.

Un paysage cinématographique bouleversé

Intitulé "Le Milieu n’est plus un pont mais une faille" (en référence à la position éminemment délicate des dits films du "milieu"), le rapport de synthèse met en lumière les modifications considérables apparues ces dernières années dans l’ensemble du paysage du cinéma français:

"On continue à vivre sur l’idée que le cinéma est à la fois un art et une industrie (puissance de la pensée de Malraux), alors qu’entre temps, il est devenu essentiellement un commerce. La marchandisation actuelle du cinéma vient de la prise de pouvoir, en tenaille, du petit et des grands écrans. C’est-à-dire la substitution du pouvoir des producteurs par celui des diffuseurs: la télévision d’un côté, les grandes groupes d’exploitation de l’autre.

"Et si, d’un côté, les directeurs d’antenne ont intérêt à ce que leurs filiales produisent des films profilés pour la télévision; de l’autre, les multiplexes ont intérêt à une offre surabondante de films fortement médiatisés. La qualité des films compte moins alors que leur visibilité ou leur budget de promotion." (p.7)

Le rapport (qui se garde d’opposer caricaturalement les "bons" films d’auteur aux "mauvais" films commerciaux) démonte le mécanisme redoutable et pervers qui entraîne une uniformisation de l’offre. Conséquence inéluctable: un appauvrissement de la qualité moyenne des films proposés aux spectateurs, même si, les auteurs le rappellent à juste titre, les fictions singulières et stimulantes demeurent nombreuses en France. Mais pour combien de temps?

Parmi les principaux motifs d’inquiétude:

La perte d’influence du producteur, au profit, notamment, des chaînes de télévision. Ces dernières financent en partie le cinéma (la loi les y contraint) mais privilégient des "produits" susceptibles de satisfaire l’audimat (et de rafler les recettes publicitaires afférentes) lors de leur diffusion cathodique. A la limite, peu importe la qualité du film et son destin commercial lors de son exploitation en salles…
La bipolarisation dramatique dans la production. D’un côté d’énormes budgets, en constante augmentation, alloués à des films la plupart du temps ultra-prévisibles. De l’autre des financements minimaux pour des fictions vouées de ce fait à la ghettoïsation. Au "milieu" -là où se niche la diversité- des films ambitieux à vocation populaire qui souffrent (pour les budgets moyens -4 à 7 millions d’euros- seulement 19 films produits en 2006, contre 49 en 2004).
Le formatage des scénarios, lié aux diktats télévisuels et à l’autocensure qui en découle:

"Il faut écrire des films qui puissent être financés par les télévisions si l’on ne veut pas prendre le risque de devoir soit abandonner son projet, soit le tourner dans des conditions qui le mettent en péril."

"D’une certaine façon, les télévisions n’ont même plus à intervenir frontalement sur le scénario. La beauté du système, sa puissance, réside même en cela: dans la majorité des cas, les réalisateurs et leurs producteurs, ont intégré tout ou partie de leurs demandes implicites dès la conception du film." (p.35)

Selon le même principe de l’uniformisation, la prédominance sur les écrans d’une poignée de comédiens jugés "incontournables" par les décideurs et donc systématiquement privilégiés. ("La liberté totale de casting est devenue en France une exception.", p.41). Corollaire: le rôle prépondérant des agents ("plus difficiles à joindre que les artistes qu’ils représentent"), faisant parfois la pluie et le mauvais temps dans le métier.
La précarisation (voire la paupérisation) dont souffrent de très nombreux scénaristes, maillons pourtant essentiels dans la fabrication des films.
Les "13" ne se contentent pas d’évoquer les difficultés rencontrées par les auteurs et producteurs en amont et pendant le montage financier des films. Ils rendent compte, avec la même précision glaçante, des problèmes parfois insurmontables rencontrés par les distributeurs et exploitants indépendants.

Ces derniers ont subi de plein fouet (entre autres) l’apparition des filiales de chaînes cathodiques dans la distribution, l’essor des multiplexes (boostant incontestablement les entrées en salles, mais ne favorisant pas la diversité de l’offre), la rotation frénétique des films proposés sur les écrans (objectif avoué, selon les règles commerciales élémentaires: faire le maximum de chiffres en un minimum de temps), l’explosion des "marges arrière" (tout ce qui produit des bénéfices dans les salles, mais n’est soumis à aucune taxe, contrairement au billet d’entrée), les frais de publicité (multipliés par vingt en moins de dix ans!)… On en passe.

Treize mesures pour rénover les systèmes d'aide existant

Le Club des 13, d’ores et déjà élargi à une quarantaine de membres actifs, entend faire circuler le plus largement possible son rapport (il sera publié intégralement à la mi-avril aux éditions Stock) et va prochainement interpeller les pouvoirs publics.

Il propose dès aujourd’hui treize mesures concrètes, certaines revisitant les systèmes d’aide existants, histoire de renouer avec une philosophie originelle depuis longtemps pervertie. Parmi ces propositions:

Le doublement de la dotation de l'avance sur recettes (stable depuis 15 ans -enveloppe moyenne: 400 000 euros par film- alors que les budgets de production ont explosé).
Le versement du Fonds de soutien automatique production généré par un film au seul producteur délégué (c’est-à-dire au réel initiateur du projet et non aux multiples ayant-droits).
7,5% de ce fond de soutien réservé à l’écriture.
Une majoration de 25% de ce fonds de soutien pour les distributeurs investissant dans des films produits sans les chaînes de télévision.
La suppression de ce fonds de soutien pour les sociétés adossées à un diffuseur (chaînes cathodiques et groupes de télécommunications).
La création d’une taxe de 5,5% sur toutes les marges arrière, "venant abonder l’assiette du CNC et financer l’équipement numérique des salles indépendantes et la dotation de l’avance sur recettes".
Sur le grand écran comme ailleurs, la diversité a un prix:

"L’idée même du film comme prototype, comme objet singulier et non-reproductible, est condamnée à sa disparition dès lors qu’il est inféodé à un médium dont la logique est celle du flux, de la répétition, du déjà-vu, du produit de série." (p.35)

Si le cinéma français, contrairement à ce qui s’est produit ailleurs en Europe, continue d’exister, il le doit à son système original de financement, gravement mis à mal ces dernières années. Le Club des 13 tient le pari qu’il n’est pas trop tard pour "tout remettre à plat" et repenser en profondeur l’économie des films. A suivre de près…

Composition du club des 13: Cécile Vargaftig (scénariste), Jacques Audiard, Pascale Ferran, Claude Miller (cinéastes), Denis Freyd, Arnaud Louvet, Patrick Sobelman, Edouard Weil (producteurs), Fabienne Vonier (distributrice), Stéphane Goudet, Claude-Eric Poiroux, Jean-Jacques Ruttner (exploitants), François Yon (exportateur).



Courtesy of Rue89.com

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