Planète Cinéphile

Cette semaine

5 QUESTIONS À ... BASTIAN MEIRESONNE

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Johny Indo, Bastian Meiresonne, Hendy & Willy Dozan (aka Billy Chong).

 

 

Le temps d'une interview, "Planète Cinéphile" a posé ses valises en Indonésie lors de notre rencontre avec le critique de cinéma et réalisateur, Bastian Meiresonne. Il nous reçoit en pleine préparation de son premier documentaire consacré à l'Histoire du cinéma indonésien, et alors que la sortie du second volet de "The Raid" s'annonce pour l'été. Retour sur le parcours d'un cinéphile hors du commun !

 

 

Bonjour Bastian, tout d'abord peux-tu nous raconter brièvement ton parcours ainsi que ton intérêt pour le cinéma et en particulier asiatique ?
 
Bastian Meiresonne : "Je suis né le 31 Décembre 1975 à Düsseldorf en Allemagne de parents flamands avant d’arriver à l’âge de douze ans en France. A 21 ans, j’ai tout plaqué pour partir vivre un an en Australie – quoi de plus logique que de m’intéresser au cinéma asiatique pour boucler mon petit tour de monde personnel (rires).
 
Quand j’étais gamin, mon père partait régulièrement aux quatre coins du monde pour ses activités et il ramenait toujours tout un tas de trucs. Un jour il est revenu avec un lecteur BETA, tu sais, l’ancêtre ou plutôt le concurrent de la VHS et des BETAMAX plein les bras en revenant du Japon – on a galéré pour trouver une télé capable de les passer. Du coup, en l’absence de mon père, je regardais tous ces vieux classiques en Noir et Blanc avec ma mère, des Kurosawa, Ozu et Kinoshita Keisuke. 
 

Plus tard, j’ai découvert le cinéma hongkongais : des mecs qui volaient, des sabres à la main, qui mettaient des balles dans la tête à bout pourtant sans que le plan ne soit coupé. Le seul moyen de se les procurer était d’acheter des VHS dans certains quartiers de Paris ou ... Londres. J’économisais pour passer la Manche avec le bac, aller en bus jusqu’à Londres m’acheter des VHS jusqu’à 50-100 euros la cassette, parfois – je peux te dire, que je les ai usées, les bandes, pour les rentabiliser ! Je ramenais plein de K7 aussi de mes voyages en Asie. Puis, est arrivé l’époque bénie des VCD que je commandais par dizaines et que je galérais à récupérer à la douane sans payer trop de taxes. Est arrivé le cinéma thaï, le cinéma coréen.
 
Comme études, j’ai fait un Bac B avant d’aller m’emmerder à l’ESRA – spécialisation réalisation. J’y ai perdu pas mal de temps, mais j’ai eu quelques bons profs, dont un, Tarnovski, qui m’a profondément marqué. Il m’a donné le goût de l’analyse et le sens de la représentation – je lui rends hommage à chaque présentation de films que je fais – il s’est suicidé il y a quelques années. 

 

J’ai commencé à écrire pour des sites Internet. Après mes études, je me suis barré en Australie, puis à mon retour, j’ai enchaîné des boulots gratos sur des tournages de courts, longs et émissions télé avant de partir en Allemagne pour un boulot alimentaire, que j’ai continué encore quelques années à mon retour en France. En revanche, je me suis imposé une discipline de fer : debout à 06h00, visionnage d’un film, au boulot pour 8h, retour le soir à 20h, rédaction d’une critique jusqu’à 21h / 22h – c’était le seul moyen que je tienne le coup. Puis, en 2005 ou 2006, j’ai été licencié économique, j’ai eu un peu d’argent et j’ai décidé de faire de ma passion mon métier. C’était l’époque bénie du cinéma asiatique en France, il y avait au moins trois magazines, MAD ASIA, KUMITE et ASIA PULP, j’ai écrit pour les deux derniers. 

 

Mes articles m’ont amené dans le circuit festivalier, où j’ai rencontré du monde qui cherchaient des consultants en cinéma asiatique et, de fil en aiguille, j’en suis arrivé à ce que je fais encore aujourd’hui : un peu de presse (COYOTE MAG, ECRAN FANTASTIQUE, des piges ...), des collaborations à des bouquins (j’ai collaboré à une douzaine d’ouvrages en moins de dix ans et j’ai sorti un ouvrage sous mon propre nom : « IMAMURA Shohei – Evaporation d’une réalité »), consultant dans l’acquisition de titres asiatiques pour la distribution française, programmateur, traducteur, intervenant, maître-conférencier et présentateur dans divers festivals (BLACK MOVIE à Genève, Festival International des Cinémas d’Asie à Vesoul, le NIFFF …) et maintenant réalisateur."

 

 

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  Des bouts de pelloche laissés à l'abandon dans les anciens studios PFN.

 


"The Raid" est l'un de tes récents coup de coeur, comment expliques-tu ce succès critique et publique à travers le monde ?

B.M. : "Je suis à peu près toutes les cinématographies de l’Asie du Sud-est et suis à peu près calé sur les principales : HK, le Japon, la Corée ... Je me suis pas mal spécialisé dans le cinéma thaïlandais pendant plusieurs années, jusqu’à avoir un vrai coup de cœur pour le cinéma indonésien en 2006.


Je suis allé voir un film au Marché du Film à Cannes, un peu par hasard, un peu par curiosité, comme je n’avais encore jamais vraiment vu de film indonésien ... LOVE FOR SHARE. On était trois dans la salle, quand tout d’un coup a déambulé la jeune réalisatrice Nia Dinata avec deux de ses actrices principales, qui étaient follement contentes d’être là et nous ont fait un show, comme ils venaient de remonter le tapis rouge ! (rires). Le film a été une claque incroyable : trois segments traitant de la polygamie dans le premier pays musulman au monde, réalisés par une femme ! Je me suis demandé comment cela pouvait bien être possible – et m’en suis voulu de mes propres préjugés et représentations. En faisant des recherches, je me suis rendu compte que - a) il y avait une cinématographie extrêmement importante avec plus de 4.000 films réalisés depuis les années 1920s et - b) que le pays est dans le Top 15 des principaux pays producteurs cinématographiques au monde avec plus de 80 films produits chaque année, mais que - c) il n’existait quasi aucune information sur ce cinéma. J’ai donc fait pas mal de déplacements là-bas, jusqu’à arriver aujourd’hui à avoir plus de 1.800 films sur les 2.500 encore existants, avoir au la chance d’organiser deux rétrospectives d’une dizaine de films en 2011 à Genève et de 22 films – la plus grande rétrospective dédié à ce pays réalisé au monde en 2013 à Vesoul.


Je suis le réalisateur Gareth Evans depuis son premier long (réalisé en Indonésie), MERANTAU. Le film avait été acheté par WE PROD à l’époque. Il avait pour projet de réaliser un autre film d’action, BERANDAL et m’a filé son scénario pour que je tente de lui trouver des fonds en France. Le budget était assez important pour une carrière encore très fragile, du coup le projet ne s’est jamais fait et Gareth, qui en avait marre d’attendre et voyait Iko vieillir, s’est mis à écrire ... THE RAID, avec le succès qu’on lui connaît. Un projet qui revenait moins cher que son premier, MERANTAU, où il a pris soin de placer l’action dans un lieu unique pour faire baisser les coûts de production – mais qui lui permettait en même temps de faire preuve à la fois de ses talents de réalisateur et à la fois des prouesses de son acteur principal. La suite, on la connaît – et finalement, il peut même réaliser son BERANDAL, puisque ce n’est ni plus, ni moins une pré-version de ce qu’est aujourd’hui devenu THE RAID 2.

 

J’ai un coup de cœur pour ce film, parce que THE RAID est à la fois un incroyable hommage à tout le cinéma d’action (martiale) – et notamment hongkongais – cher au cœur de Gareth et à la fois un dépoussiérage du cinéma d’action 'Made in Asia'. C’est d’autant plus remarquable, lorsque l'on connaît les moyens de production et de réalisation en Indonésie : le coût d’un film moyen là-bas est de 250.000 dollars, ils manquent d’infrastructures, de moyens techniques, de gens suffisamment formés. Il n’y a pas de studio à écran vert, pas un seul studio insonorisé, pas de directeur de chorégraphies, peu de cascadeurs suffisamment formés, pas d’assurances pour les acteurs. Gareth est parti de zéro pour arriver à un résultat digne de concurrencer les plus grands blockbusters américains d’action et THE RAID 2 a mis la barre encore plus haute, en transposant l’action à l’extérieur avec les plus belles séquences de course-poursuite en voiture de toute l’histoire du cinéma indonésienne – voire asiatique. Là encore une autre prouesse, lorsque l'on connaît l’état des routes et le nombre incalculable de voitures, bouchons monstres, etc. Le périphérique parisien aux pires heures de pointe ne sont rien à côté d’un trafic dit « fluide » dans les rues de Jakarta ! (rires)."
 

 

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Projection d'une vieille bobine 35 mm dans la fameuse salle de 1.000 places, toujours en activité.

 


Après avoir été projeté à Sundance puis au Festival Policier de Beaune la semaine dernière, qu'as tu pensé de ce second opus ?

B.M. : "Franchement, je suis fan. Encore une fois, difficile de rester impartial, comme je connais toute l’équipe hypra sympa, humble, prévenante et partageuse et surtout dans les conditions extrêmement difficiles dans lesquelles le film s’est fait ... Mais, plus sérieusement, je pense que Gareth a pu repousser les limites de l’actioner très, très loin pour un budget dérisoire (5 millions de dollars). Il poursuit intelligemment l’histoire du premier, n’hésite pas à se mettre lui-même en danger en déplaçant l’action dans différents lieux et même en extérieurs, à faire un film de plus de 2 heures sans aucun temps mort et à faire évoluer son personnage principal, qui passe du personnage gentillet et propret sur lui du premier à devenir beaucoup plus nuancé, à devenir une vraie arme à tuer pour assurer sa mission et sa propre survie. Et puis, je suis en admiration devant toutes les citations de Gareth, qui « emprunte » aux cinémas qu’il admire le plus, hongkongais en premier lieu avec des situations et plans repris à l’identique de quelques grands classiques, au cinéma japonais et coréen avec des personnages comme le BAT MAN ou la HAMMER GIRL, qui sont immédiatement identifiables ... Mais il arrive à le faire avec classe, jamais on lui en voudrait ou on le traiterait de « copieur », non, il se réapproprie ces éléments pour les intégrer dans son propre univers et dans le paysage urbain indonésien – tout en y ajoutant des idées propres.


Il a énormément progressé sur sa réalisation, permet toujours aux séquences d’action de « respirer » avec des plans larges qui durent pour apprécier la maîtrise des vrais artistes martiaux. En même temps, il commence à jouer à l’intérieur de ses cadrages, la course-poursuite en voiture est juste hallucinante avec cette caméra virevoltante, qui entre et ressort des bolides sans que Gareth ne dispose des millions de dollars comme la franchise des FAST & FURIOUS et de ses tonnes d’effets CGI. La séquence de la bataille dans la cour de prison avec des dizaines de figurants, une vraie promesse ... Totalement gratuite dans le dénouement de l’intrigue, j’avoue, mais une belle preuve de maîtrise technique du réalisateur et des arts martiaux des interprètes. C’est juste jouissif !

 
Vive le 3e épisode, qui devrait finir deux heures avant la fin du 2. Mais qui ne pourra pas être réalisé tout de suite, comme Gareth est actuellement en écriture du projet THE NIGHT COMES FOR US, tourné par l’un des MO BROTHERS (KILLERS) et sur lequel il n’interviendra qu’en tant que réal des séquences d’action, puis il a signé pour réaliser deux projets en langue anglaise, dont un au moins en Angleterre. Le 3 ne devrait pas sortir avant au moins deux-trois ans, donc ... À moins que la pression des producteurs devant le succès actuel du second ne le fasse fléchir.

 
  Pour l’instant, le film n’est sorti que dans une combinaison de 7 salles à New York et Los Angeles, mais a réalise – de loin – la meilleure moyenne de bénéfices par copie (25.000 dollars / copie, soit deux fois plus que la superproduction NOÉ sorti la même semaine). Dans dix jours, le film sortira dans une combinaison de 1.200 salles, une première pour un film indonésien ! Et en Indonésie, le film explose actuellement tous les records : meilleur démarrage, meilleur weekend, meilleure première semaine, film le plus rapide à avoir atteint la barre « mythique » des 1 millions de spectateurs (de mémoire il y a moins d’une douzaine de films à avoir atteint cette barre)."

 

 

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Rangga Maya Barrack-Evans, épouse et productrice des films de Gareth Evans (Merantau Films). 

 

 

Tu prépares actuellement un documentaire de 90 minutes sur les deux volets et future trilogie de "The Raid", raconte-nous en plus sur ce projet.


B.M. : "Je vais tenter de faire bref (rires). C’est un chouia plus compliqué que cela, même si les RAID tiendront une place de choix avec des interviews avec l’équipe et quelques images de tournage totalement inédites. En fait, mon documentaire de 90 minutes va passer en revue l’Histoire du cinéma d’action indonésienne dans son ensemble pour raconter – justement – qu’il n’y a pas que THE RAID là-bas et / ou l’époque de l’âge d’or du cinéma indonésien dans les années 1980, où la moitié des 125 films produits par an étaient des films d’action, dont certains jadis édités en VHS en France (LE GUERRIER, LES 3 FURIES DU NINJA, LE JUSTICIER CONTRE LA REINE DES CROCODILES, etc.). Le cinéma d’action existe depuis la naissance du cinéma indonésien, puisque le tout premier long-métrage produit en 1926; LOETOENG KASAROENG a été un film fantastique pas mal orienté action. Dans les années 1930 on peut trouver des merveilles d’action martiale, dont je vais pouvoir montrer quelques extraits jamais diffusés auparavant, des ZORRO et TARZAN indonésiens ! Et ça continue décennie par décennie avec des films de guerre grandioses, des adaptations de super-héros issus de bandes dessinées indonésiennes dans les années 1950s, des copies de James Bond dans les années 1960, des faux Bruce Lee des années 1970 jusqu’à la période totalement dingue des années 1980 avec – je te le promets – des trucs totalement dingues comme jamais tu n’en auras vu nulle part ailleurs dans le cinéma asiatique ! Des trucs de dingue, alors que le cinéma était censé sous forte motion de censure, comme le pays vivait sous une forte dictature.
   

J’ai pu collecter pas mal d’interviews des principaux techniciens, réalisateurs et acteurs des années 1970s et 1980s, dont une interview totalement surréaliste avec Barry Prima, connu pour son côté bourru et qui n’avait jamais accordé d’interview à une équipe « étrangère » (même si j’étais le seul « blanc » parmi une équipe composée à 100 % d’indonésiens), sauf une seule fois. Le documentaire sera ponctué de très nombreux extraits, images et posters avec des images souvent inédites en-dehors de l’Indonésie.
 

  Puis, j’ai intégré quelques scènes de fiction, dont je laisserai la surprise aux spectateurs de les découvrir. D’une part, parce que selon moi, le « documentaire » n’existe pas en soi (du moment que quelqu’un allume une caméra, la réalité s’efface) et parce que je pense avoir dégagé un vrai point de vue sur ce cinéma, qu’il était impossible de défendre sans partie fictive à l’intérieur. Disons, juste à titre d’indice, que j’ai tourné dans des salles de cinéma abandonnées et dites « hantées » et que j’ai fait monter un écran de cinéma par des monteurs à plus de mille mètres d’altitude pour les besoins d’une séquence un peu folle – mais ça me correspond bien – j’avais envie de transmettre un grain de folie forcément liée à la passion aux spectateurs pour éviter un écueil trop didactique."
 
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Sur le tournage de la série TV "Raen Kian Santang", un feuilleton soap et action, diffusé quotidiennement.

 


Que peut-on te souhaiter pour la suite ?

B.M. : "Ah, tout plein de bonnes choses ! Surtout en ce qui concerne le documentaire. C’est un travail de longue haleine et qui a évidemment coûté pas mal d’argent au principal producteur, Julien Thialon. En raison de son sujet extrêmement pointu et parce que j’ai pris le risque de le tourner en bahasa indonésien, c’est une mission quasi impossible de le vendre à une chaîne de télévision française. On recherche donc des partenaires financiers et coproducteurs pour mener le projet à vrai terme et trouver le plus grand nombre de moyens de diffusion. Croisez les doigts pour le placer dans un maximum de festivals – et j’aimerais accompagner la diffusion du documentaire de la projection de quelques classiques du cinéma d’action indonésien pour montrer plus que des simples extraits.

Si vous êtes intéressé par le sujet, souhaitez me rencontrer ... J’adore échanger, discuter du cinéma asiatique, écouter les autres parler de leur passion, c’est tellement beau. Donc, j’espère à bientôt !"

 

 

"The Raid 2 : Berandal", de Gareth Evans

Sortie (France) : 23 Juillet 2014

 

 

 

 

Propos recueillis par Nicolas Cabellic - Remerciements à Bastian Meiresonne (Merantau Films & Wild Side Films)

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