Planète Cinéphile

Cette semaine

CANNES 2014 : DIRECTOR'S CANNES #7

Director's Cannes

 

 

La singularité du cinéma de Jean-Charles Hue tient tout d’abord à l’univers encore inexploré qu’il dépeint : celui des gitans du nord de la France. Mais son esthétique est plus caractéristique encore que ne l’est l’originalité de son sujet. Cinéma direct, brutal, scènes improvisés en caméra à l’épaule, comédiens recrutés sur le terrain, il est sans doute le cinéaste français, qui hérite le mieux et le plus radicalement de l’esthétique des Dardenne et de Kechiche. Dans La BM du Seigneur, il faisait le portrait d’un gitan vivant une épiphanie sous la forme d’une rencontre avec un ange. Le film consistait à mettre à l’épreuve la fragilité et la maladresse du vocabulaire du personnage, la grossièreté aussi des conceptions de ceux qui l’entourent avec la puissance de l’émotion ressentie à l’occasion de cette révélation.


Mange tes Morts est dans la continuité directe de La BM du Seigneur. Même esthétique, même thématique, même parlé immédiatement identifiable, même acteur principal aussi. Un jeune garçon, la veille de son tardif baptême chrétien, s’embarque en voiture avec son grand frère tout droit sorti de prison pour une virée de nuit ayant pour objectif de voler plusieurs kilos de cuivre, qu’ils comptent revendre. Ils sont quatre dans la voiture et l’on sent bien que la vocation première de cette escapade est de dissuader le petit frère de se faire baptiser, mais plutôt de rejoindre la voie de la délinquance, dans laquelle il a tout à gagner.


Concentrer son récit sur une seule nuit permet à Jean-Charles Hue de ramasser et de cristalliser son portrait de la communauté, dont le décor était planté par La BM du Seigneur. Ce que l’on perd en subtilité dans le propos, on le gagne en qualité de mise en scène dans les scènes de dialogues comme dans les scènes de poursuite. Le style de cadrage parce qu’il a cette sécheresse et cette bougeotte constante permet en contrepartie de rendre fulgurant les gros plans immobiles, que d’autres auraient utilisé comme de simple inserts. Un volant qu’on tourne devient le symbole d’un revirement psychologique, un visage isolé incarne la perdition ou la naissance de la foi ...

 

Le film nous transporte dans son univers avec fougue, nous voguons sur un flux dialogué absolument dépaysant et le rendu numérique de la nuit et de l’action nocturne élaborent un véritable voyage sensoriel. S’il est en concurrence à la Quinzaine avec le superbe et déjà favori Conte de la Princesse Kaguya, mon souhait secret est qu’il remporte le grand prix, ne serait-ce que pour offrir à Jean-Charles Hue, l’un de nos meilleurs jeunes cinéastes, la renommée qu’il mérite.


 


 

Courtesy of La Quinzaine des Réalisateurs & Director's Cut

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