Planète Cinéphile

Cette semaine

L'AUTRE SORTIE DE LA SEMAINE : "CONVERSATION ANIMÉE AVEC NOAM CHOMSKY"

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Encore du beau monde à venir dans les salles, cette semaine, entre les vacances scolaires, jour férié et pont du 1er Mai. Alors, quoi de neuf à voir au ciné ? "The Amazing Spider-Man, Le Destin D'Un Héros" de Marc Webb, "Pas Son Genre" de Lucas Belvaux, "Joe" de David Gordon Green, "Barbecue" de Eric Lavaine, "Last Days Of Summer" de Jason Reitman, "3X3D" de Jean-Luc Godard, Peter Greenaway & Edgar Pera, "24 Jours, La Vérité Sur L'Affaire Ilan Halimi" de Alexandre Arcady, "Man Of Tai Chi" de Keanu Reeves, "Le Dernier Diamant" de Eric Barbier, "Ali A Les Yeux Bleus" de Claudio Giovannesi, la ressortie de "Bonjour" de Yasujirô Ozu, sans oublier notre coup de coeur cette semaine, "Conversation Animée Avec Noam Chomsky", le dernier projet en date de Michel Gondry. Découvrez la note d'intention du cinéaste, ci-dessous.


Note d'Intention :

 

"Je ne m’intéresse au travail de Noam Chomsky que depuis une petite dizaine d’années, je l’ai découvert notamment grâce à son livre, La Fabrication du consentement, et le documentaire qui en a été tiré. Il est à la fois un scientifique très pointu, avant-gardiste, et un activiste – tout aussi pointu. C’est un cas assez unique. Sur le plan scientifique, son approche du langage, ce qu’il appelle la grammaire générative, me paraît être la plus sensée, elle s’intègre bien à la biologie moderne. Elle consiste à dire qu’il y a une origine biologique au langage, une grammaire universelle qui est le reflet de notre code génétique et que l’on transmet avec nous. Sur le plan politique, il défend des idées de partage auxquelles je crois.

C’est un privilège de rencontrer l’un des esprits les plus lumineux vivants. L’autre jour, je regardais un documentaire sur le physicien Richard Feynman, et j’étais reconnaissant envers le cinéaste qui l’avait filmé. J’avais lu quelques-uns de ses livres, mais l’entendre parler, décrire de façon vivante sa vision du monde, c’est irremplaçable. J’ai pensé que Noam Chomsky n’était pas tout jeune. Ma contribution pouvait être de faire entendre sa voix. Sans la prétention d’apporter des preuves, de démontrer ses théories, mais plutôt d’utiliser mes capacités d’artiste et de créativité pour produire un film singulier, stimulé par ma rencontre avec un des derniers grands savants-philosophes ancrés dans la tradition du siècle des lumières. Après Eternal Sunshine Of The Spotless Mind, j’avais été invité en résidence au MIT (Massachussetts Institute of technology), j’y étais allé avec Björk. A l’époque, j’essayais de trouver des idées pour fabriquer des effets spéciaux de façon un peu différente. Je me suis rendu compte que Noam Chomsky était aussi au MIT et j’ai demandé à le rencontrer.

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En 2002, lors d’une interview, on m’avait demandé de citer un projet qui me tenait à cœur. Je cherchais la réponse la plus improbable : tourner un documentaire en animation. J’aime assez les idées irréalistes car elle nécessitent une attention particulière pour se matérialiser. Aussi lorsque j’ai finalement rencontré Noam Chomsky, cette idée a ressurgi, exigeant que je la réalise. Mes idées sont impatientes, quoiqu’elles attendent parfois des décennies dans un coin de ma tête. Lorsqu’elles entrevoient une possibilité de se balader dans la réalité, elles me sautent à la gorge. Le dialogue avec Chomsky est vivant, parfois complexe, souvent touchant et toujours très humain. Mon dessin est animé, naïf et parfois complexe également. Les idées de Noam en déclenchent d’autres en cascade dans ma tête. Les répétitions, les mécanismes, la logique implacable du professeur émérite s’illustrent naturellement avec l’animation.

J’ai choisi de faire ressortir ma propre voix, et mes limites dans le dialogue. Je ne suis clairement pas à son niveau et c’est pour cela que la conversation est honnête et intéressante, il fallait que je montre ces malentendus, ces problèmes de compréhension. En réécoutant ses paroles, j’ai choisi de laisser aller ma main, mon imagination. Il y a quelque chose d’instinctif, qui peut faire penser à un processus organique de développement, voire à un développement cellulaire. J’ai essayé d’illustrer ses propos de façon logique, mais en me laissant aller. La science m’a toujours intéressé : à l’école, j’étais bon en géométrie. Mais j’étais meilleur en physique : la physique autorise des approximations interdites en mathématiques. C’est pour cela que l’animation me convient : je peux être assez précis, mais je n’ai pas besoin d’être exact. Noam Chomsky parle de phénomènes récursifs : mes animations ont parfois cette récursivité, elles sont comme des boucles, elles ont quelque chose de fractal. On retrouve sans doute quelque chose de l’animation abstraite de cinéastes d’avant-garde comme Norman McLaren.

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Ce film fut un projet de longue haleine. J’ai commencé pendant la préparation de The Green Hornet. J’ai été aidé pour la finition, mais j’ai fait l’essentiel tout seul : avec une table lumineuse et une caméra 16mm. Je dessinais au fur et à mesure, je saisissais les images, parfois 12 par seconde, parfois 24, parfois des boucles. C’est apaisant : je n’ai de comptes à rendre à personne, mon dessin peut aller dans n’importe quel sens. L’animation me détend et me stimule, et comme c’est de la pellicule, je ne voyais pas ce que j’avais filmé avant une semaine, le temps de récupérer la bobine développée au labo. L’anticipation du résultat est assez magique, comme la succession de dessins qui devient mouvement.

On a eu à peu près trois heures d’entretien, en deux fois deux séances. Il y avait des choses qui se répétaient, d’autres que je n’ai pas pu garder : Noam m’a pas mal parlé de génétique, des travaux de François Jacob sur l’héritage et la transmission. Est-ce que j’y ai cherché l’origine de mon processus créatif ? Peut-être. C’est évidemment un mélange d’héritage génétique et d’environnement, et on ne peut pas faire la différence entre les deux. Mes parents faisaient de la musique, mon grand-père était inventeur. On est toujours une combinaison d’inné et d’acquis – et aussi de ce qu’on acquiert inconsciemment, par imprégnation. On est un mélange des trois.

 

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Comme Brassai ou Clouzot l’ont fait avant moi avec Picasso, c’est la rencontre, peut-être improbable au départ, de deux esprits et leur différence d’approche du monde qui produit l’œuvre. Chomsky a une mémoire, une connaissance des sciences et de l’histoire, une logique incomparables, aveuglantes. Ma mémoire et mes connaissances sont floues dans certains domaines, mais je fabrique 12 ou 24 images différentes par seconde. Et quand on les voit défiler, cela fait un paquet d’informations qui vous va droit au cerveau. Je pense qu’il y a là une certaine équivalence qui me permet d’entrevoir presque une relation d’égal à égal avec le savant !

Je suis content parce que Noam a énormément apprécié le film, il l’a vu plusieurs fois et a voulu le montrer à ses amis – généralement, il ne regarde pas les documentaires qu’on lui consacre. Je crois qu’il est touché par la façon dont j’ai illustré ses souvenirs. Au fil de la discussion, entre l’explication passionnante de l’apparition du langage et le concept de « continuité psychique » que l’on applique aux objets qui nous entourent pour les reconnaître, il s’est peu à peu révélé. Il a parlé de son enfance, de sa femme qui l’a accompagné toute sa vie et dont il ne peut se remettre de la disparition. Il est très touchant dans sa manière d’évoquer sa compagne aussi souvent que possible, comme pour la faire renaître. Et c’est ce que je me suis appliqué à faire, car le dessin animé me le permet. Il n’avait sans doute jamais eu l’expérience de quelqu’un passant autant de temps à illustrer son discours !"

Michel GONDRY


 

 

 

Courtesy of Shellac-Altern & Télé Sorbonne

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