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"VIOLETTE", LE NOUVEAU FILM DE MARTIN PROVOST

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"L’histoire vraie d’une femme écrivain au destin hors norme Violette Leduc, et de Simone de Beauvoir, qui fut sa grande protectrice et sa muse."

 

Le nouveau long métrage de Martin Provost ("Séraphine"), interprété dans les rôles principaux par Emmanuelle Devos, Sandrine Kiberlain & Olivier Gourmet, nous dévoile ses images inédites. "Violette" est un biopic cinématographique, aux consonances littéraires, co-signée par le réalisateur Martin Provost et l'écrivain René De Ceccatty, dont nous vous proposons l'interview.

 

Comment est né ce projet de coécrire le scénario de Violette avec Martin Provost ?

René De Ceccatty : "C’est une longue histoire, mon rapport avec Violette, date depuis quarante ans ! Mais il y a eu un concours de circonstances. J’ai rencontré Martin en 2007 par un ami commun. Martin cherchait un éditeur pour un roman qu’il venait d’écrire et je travaillais aux éditions du Seuil. J’ai lu et publié son manuscrit qui évoquait de façon très émouvante des souvenirs d’enfance et d’adolescence. Martin était en pleine préparation du film Séraphine. Il m’a dit en souriant : « C’est sans doute un peintre que vous ne connaissez pas ». J’ai répondu qu’en fait je la connaissais, qu’il y avait un texte merveilleux et inédit de Violette Leduc sur Séraphine de Senlis. Je l’avais d’ailleurs cité dans le livre que j’avais consacré à Violette, Eloge de la Bâtarde, car Carlo Jansiti me l’avait offert. Martin s’est alors intéressé à la vie et à l’œuvre de Violette Leduc, qu’il a trouvée passionnante. Il m’a demandé si j’avais envie d’écrire ce scénario avec lui et avec Marc Abdelnour, une fois que le tournage de Séraphine serait terminé."

 

Vous avez écrit deux livres sur Violette Leduc. Pourquoi cette passion pour cette femme ?

R.D.C. : "Tout me parle en Violette. Elle apparaît dans un autre de mes livres, La Sentinelle du rêve, où je lui avais donné un nom différent, Véra Carolus. Je l’ai découverte avec mon frère, Jean Pavans, dans l’émission de télévision Dim Dam Dom, qui révélait une femme très singulière, avec un courage, un culot, qui ne pouvaient que fasciner les adolescents que mon frère et moi étions. Mais je m’intéressais alors plutôt à Genet que je voulais lire intégralement. Puis, pendant mes études de philosophie, j’ai commencé à lire Violette. Mais c’est en 1972, que mon frère m’a dit : « Maintenant qu’elle est morte, tu dois la lire. » J’avais vingt ans. Je m’étais installé seul pour la première fois, en quittant le foyer familial. Mon homosexualité était difficile à affronter. Je me demandais quelle vie je me préparais, même dans cette période d’évolution des mœurs. Lire cette femme qui fut si seule mais mena une vie totalement libre, qui avait tellement réfléchi sur l’amour, l’identité sexuelle, la création, qui parlait de l’homosexualité masculine et de l’homosexualité féminine en des termes que je n’avais jamais lus ailleurs, qui inventait un style avec tant d’audace, une audace si rare dans les textes de prose, ce fut une forme de consolation, de force nouvelle, d’encouragement, de présence ... Tout cela a éveillé en moi un écho extrêmement fort, alors que je me destinais à écrire. Et un processus d’identification s’est mis en marche."

 

De quelle manière êtes-vous intervenu dans le scénario du film Violette ?

R.D.C. : "Il fallait choisir une partie limitée et représentative de sa vie très riche. J’ai conseillé à Martin de s’en tenir à la période entre 1942 et 1964, entre le moment où elle commence à écrire et le succès de La Bâtarde, car ce qui intéressait Martin, c’était de décrire un personnage qui se bat avec la création et qui arrive à s’imposer finalement, comme Séraphine. Nous avons fait, bien sûr, des allers-retours constants, Martin, Marc et moi. Nous avons échangé une correspondance de plusieurs centaines de pages au cours de la préparation. Mais c’est Martin qui a établi la version finale."

 

Pour travailler les dialogues, avez-vous puisé dans les livres de Violette Leduc ?

R.D.C. : "Oui, mais avec une certaine liberté. On a repris des extraits de dialogues par exemple de La Bâtarde ou La Folie en tête. Mais les citations exactes ne sont pas si nombreuses que ça."

 

Il y a ce choix d’user de la voix intérieure pour Violette, en off, uniquement lorsqu’il s’agit d’un extrait de ses textes littéraires.

R.D.C. : "On a beaucoup hésité à citer les passages, pour ne pas créer une voix off trop conventionnelle, mais il aurait été dommage, comme l’ont rapidement souligné nos producteurs, Miléna Poylo et Gilles Sacuto, de se priver de la langue de Violette. Martin a sélectionné des textes qu’il aimait ; il m’a demandé d’en proposer d’autres aussi, qui puissent s’intégrer au scénario, sans artifices."

 

Dans le film, on est touché par ce contraste entre le parti pris esthétique de sobriété, et l’écriture de Violette qui peut être très métaphorique.

R.D.C. : "Avec Violette, qui a beaucoup plu aux femmes et aux féministes, le risque était d’aller dans le même sens qu’elle, par une sorte de surenchère exaltée. Son écriture est en effet baroque, et peut paraître surchargée, alors qu’elle ne l’est pas, parce que c’est un authentique poète qui sait mesurer les mots, jusque dans l’excès. Martin Provost a une sensibilité plus masculine, plus réservée. Si bien que les moments d’exaltation ou de surexcitation apparaissent, par contraste, très forts dans certaines scènes où Violette perd son propre contrôle.

 Au moment où l’on écrivait le scénario, j’étais très scrupuleux par rapport au texte de Violette,  j’insistais pour que Martin retienne des scènes de délires, de rêves, d’hallucinations (notamment dans L’Affamée ou dans La Folie en tête, où Violette décrit ses passions pour Simone de Beauvoir et pour Jacques Guérin, et ses crises de paranoïa aiguë). Mais quand on coupait finalement ces scènes que j’estimais nécessaires, Martin me disait : « Fais-moi confiance, on va réussir à l’exprimer d’une autre manière ». Un scénariste est souvent tenté d’expliciter plus que le cinéaste, qui trouve des solutions visuelles."

 

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Il n’y a d’ailleurs pas de flashback pour évoquer le passé de Violette avant 1942.

R.D.C. : "Il y a des espèces de flashes oniriques qui permettent de raconter beaucoup. On s’est demandé comment suggérer l’évolution, le passage des années et des histoires, comment traiter ce passé qui nourrit l’œuvre de Violette. On n’est pas dans le réalisme pur car l’écriture de Violette opère, quoi qu’il en soit, une transfiguration par la mémoire. Elle ne racontait jamais sa vie platement. Carlo Jansiti, journaliste et écrivain, s’est rendu compte, pour sa biographie sur Violette, à quel point elle avait élagué, transformé, déplacé la réalité objective, consciemment, et non parce que sa mémoire l’aurait induite en erreur. Elle procédait à un travail de mise en scène d’elle-même, très élaboré."


Violette a beaucoup souffert de sa laideur, mais le film révèle combien elle plaisait, aux hommes comme aux femmes.

R.D.C. : "C’était le grand problème de Violette. Simone de Beauvoir raconte que Violette lui disait : « Je suis un désert qui monologue » et Beauvoir lui répondait : « Mais il y a des fleurs dans le désert ! » Le film montre surtout le sentiment que Violette avait de sa laideur. Elle pouvait plaire à un homme de trente ans, un bel homme comme le jeune maçon René. Elle avait quelque chose qui permettait de surmonter la surprise que provoquait la vision de son visage. Plusieurs hommes et femmes sont tombés amoureux d’elle et l’ont harcelée, même son ancien mari Jacques Mercier. C’est Violette qui a fui ce mariage, alors qu’il était prêt à vivre avec elle. Une personnalité comme la sienne ne laissait pas intacts ses partenaires. Violette pouvait être dure, car elle se comportait aussi en petite fille capricieuse et en tyran."

 

Parmi les grands personnages de la vie de Violette, Simone de Beauvoir apparaît dans le don et le soutien, d’une manière certainement inégalée dans le monde littéraire.

R.D.C. : "Je suis très heureux de la manière dont Simone de Beauvoir apparaît dans ce film, car elle a été violemment critiquée durant toute sa vie. Or, elle a aidé Violette, un auteur tellement différent d’elle, avec tant de dévouement et de discrétion ! Elle avait compris que c’était ce dont Violette avait besoin. Cette capacité d’admirer, chez Beauvoir, était humble. Sartre a transformé Genet en personnage de Sartre, dans son essai Saint Genet, comédien et martyr, alors que Simone de Beauvoir, quand elle préface La Bâtarde en 1964, ne réduit pas Violette à un système démonstratif. Elle n’a pas écrasé Violette par sa notoriété non plus. Elle a même poussé la publication de L’Affamée, bien que ce fût une lettre d’amour ouverte que Violette lui adressait : Beauvoir courait le risque qu’on l’accuse de publier une « amoureuse», car elle se trouvait alors sous le feu des attaques pour son essai Le Deuxième sexe. Nous avons tenté d’ailleurs, d’être précis dans tout ce qui concerne les rapports éditoriaux de Violette, notamment dans l’épisode douloureux de la censure sur Ravages. Les éditeurs n’ont pas supporté le récit de l’avortement de Violette dans Ravages, ni les scènes de sexe entre les filles, ce qui est inouï. On voit dans le film Simone de Beauvoir, outrée, protester vigoureusement et justement !"

 

Est-ce que Violette sera encore aujourd’hui une figure de liberté ?

R.D.C. : "Oui, parce que sa force stylistique est unique. Elle ne se propulsait pas elle-même comme figure de liberté. Contrairement à certaines romancières plus récentes, elle ne s’autoproclamait pas. Elle ne cherchait pas à choquer. Mais elle mettait très haut l’exigence de l’écriture. Elle savait jusqu’où elle voulait aller dans la recherche de la vérité, et à un moment donné, elle avait le courage absolu et nécessaire pour l’assumer. Sa vie était son matériau intime. Avec un risque d’égoïsme bien sûr, d’autocentrisme. Mais il y a une dimension littéraire extrêmement puissante dans cette œuvre.  Les écrivains qui atteignent cette dimension sont très rares dans un siècle et ils apparaissent nécessairement comme des figures indémodables de liberté. J’espère que le film, qui donne, je crois, la mesure de son talent, rétablira son importance et la fera découvrir à de nouvelles générations."

 

Synopsis : "Violette Leduc, née bâtarde au début du siècle dernier, rencontre Simone de Beauvoir dans les années d’après-guerre à St-Germain-des-Prés.
Commence une relation intense entre les deux femmes qui va durer toute leur vie, relation basée sur la quête de la liberté par l’écriture pour Violette et la conviction pour Simone d’avoir entre les mains le destin d’un écrivain hors norme."

 

Sortie (France) : 06 Novembre 2013

 

 

 

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∏ TS Productions 5 (Photographe Michael Crotto) 2013

∏ TS Productions 2 (Photographe Michael Crotto) 2013

 

Courtesy of Diaphana Distribution (Interview réalisée par Laureline Amanieux / Photographies Michael-Crotto)

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